Mon voyage
Pendant plus de trente-cinq ans, j'ai raconté les histoires des autres.
Aujourd'hui, je vous raconte la mienne.
J'aime à penser que mon voyage musical a commencé avant même ma naissance. Ma mère était enceinte de six mois lorsqu'elle dansait le Tamure à Tahiti. Est-ce que cela explique mon attirance instinctive pour le rythme ? Qui sait.
Une chose est certaine : le rythme a toujours été mon premier langage.
Avant les platines, j'étais batteur dans un groupe de metal. J'ai appris que le rythme ne sert pas seulement à donner la mesure. Il est tantôt une pulsation, une tension ou une respiration. Il donne du mouvement à la musique, mais surtout, il porte l'émotion.
Lorsque je découvre les musiques électroniques au début des années 1990 à Singapour, nourri par les longues constructions des productions baléariques et de la progressive britannique qui prennent leur temps, je n'entends pas des machines. J'entends une nouvelle manière de raconter des histoires, qu'un dancefloor ne se remplit pas.
Il se construit.
De retour en France, la scène techno est en pleine effervescence. En Auvergne, elle reste encore à inventer. Avec les collectifs Mykonos et E2N Concept, nous organisons les premières soirées techno et rave de la région.
Entre ces événements, je bénéficie d'une résidence officieuse dans le principal club de Clermont-Ferrand. Chaque week-end, après les derniers accords de Sunday Bloody Sunday, les premiers kicks résonnent. Pendant plus d'une heure, la trance prend le relais. Peu à peu, les habitués du club viennent aussi découvrir nos raves.
Sans vraiment en avoir conscience, je découvre déjà ce qui me passionnera toujours : ouvrir des portes musicales, élargir les horizons et emmener un public là où il ne pensait pas aller.
Le Sud de la France prolonge naturellement cette aventure. Les clubs, les raves, l'émission Cyberline sur Top FM, où chaque semaine je présente les nouveautés vinyles avant de mixer en direct.
Durant cette période, j'ai eu le privilège de partager quelques moments privilégiés avec des artistes que je respecte profondément. Chacun a contribué à affûter ma propre vision artistique.
Jack de Marseille, avec qui je partage le plateau techno de la première Gay Pride de Marseille à la Friche Belle de Mai.
Jeff Mills, observé à deux mètres de moi dans un studio parisien lors de l'enregistrement de son mix Planet Groov pour le magazine CODA, où je découvre qu'une technique exceptionnelle n'a de valeur que lorsqu'elle disparaît derrière la narration.
Et puis Laurent Garnier. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Pourtant, en 1995, alors que nous organisions une soirée techno à Clermont-Ferrand menacée d'annulation, il prend le temps de répondre à un fax dans lequel je lui demandais conseil. Quelques mots, un encouragement. Plus tard, au fil de ses interviews, je retrouverai dans sa vision du DJing une résonance profonde avec la mienne : un set ne se prépare pas, il se construit dans l'écoute du dancefloor.
En 1996, New York bouleverse définitivement ma vision du clubbing. Habitué aux raves dans des entrepôts désaffectés ou des lieux improbables, je découvre au Tunnel qu'un club peut dégager la même énergie brute. Une ancienne warehouse des docks transformée en cathédrale underground : 4 000 m² de dancefloor, une rampe de skate, une chill-out room irréelle... et des DJs capables d'emmener des milliers de personnes exactement là où ils le décident, sans jamais rompre le fil du voyage.
Je rentre avec près de 150 vinyles, dont beaucoup deviendront quelques mois plus tard des classiques internationaux de cette période charnière de la House et de la Tech House.
Mais le véritable trésor est ailleurs. Ce voyage grave en moi une certitude : la musique prend toute sa dimension lorsqu'elle devient un voyage partagé.
Depuis toujours, je mixe sur deux Technics SL-1200 MKII et une table analogique. Lorsque le vinyle n'existe pas, un Digital Vinyl System me permet de conserver le même geste, la même écoute et la même relation physique avec la musique.
Pendant plus de trente-cinq ans, j'ai eu la chance de ne monter derrière les platines que lorsque j'avais réellement quelque chose à partager.
Je ne prépare jamais mes sets. J'arrive avec des centaines de vinyles. Chaque disque est une possibilité.
Parce qu'une soirée ne s'écrit jamais à l'avance. Elle prend vie dans cette alchimie fragile entre la musique, le DJ et ceux qui la vivent.
Pour moi, construire un dancefloor, c'est mettre les émotions en mouvement.
Je plante des graines, certaines ne prennent pas, d'autres s'enracinent, je les accompagne et les nourris jusqu'à éclosion.
À cet instant, la musique cesse simplement d'être écoutée, elle est vécue.
C'est pour ces moments suspendus que je monte derrière les platines.
Je suis un Organic DJ.
Pendant des années, une autre question revenait sans cesse.
Comment mettre en mouvement mes propres émotions ?
La réponse m'attendait depuis longtemps.
Depuis toujours, les musiques de films occupent une place particulière dans ma vie. Elles possèdent cette capacité unique à continuer de résonner longtemps après le générique.
En sortant du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, une pensée s'impose : Comptine d'un autre été mériterait une version Trance.
Je laisse pourtant cette idée dormir plus de dix ans.
Pendant ce temps, d'autres œuvres continuent de m'accompagner. La montée de cordes de Chevaliers de Sangreal en fait partie. Avec le recul, je crois que Motion Mixture était déjà en gestation. Lorsque j'achève enfin ce premier morceau, tout devient évident.
Je ne cherche pas à transformer ces œuvres.
Je cherche à prolonger les émotions qu'elles ont fait naître en moi.
En les reconstruisant entièrement, note après note, sans aucun sample, je découvre aussi que j'écoute une symphonie exactement comme un morceau électronique. Mon oreille voyage entre les couches. Les cordes, les cuivres, les pads, les basses, les textures... seul le langage change.
Une autre question apparaît alors.
Si une musique orchestrale peut mettre l'esprit en mouvement...
... Et que la musique électronique met le corps en mouvement, comment canaliser ces deux énergies complémentaires pour les emmener sur le dancefloor ?
Motion Mixture est né de cette évidence. Un voyage d'une heure pensé pour le dancefloor, où dix œuvres sont entièrement déconstruites puis réécrites afin d'en préserver l'essence émotionnelle tout en leur offrant une nouvelle énergie.
Toute la production a été réalisée avec LMMS, Audacity et des outils open-source ou gratuits.
Ce projet est aussi devenu l'expression d'une autre conviction.
J'ai choisi cette approche parce que je suis convaincu que la créativité ne dépend pas du prix des outils.
Elle naît des idées, du temps qu'on leur consacre et de la sensibilité de celui qui les porte.
En mars 2026, je retrouve un dancefloor dans un petit club des Alpes-de-Haute-Provence. Pendant six heures, je traverse trente-cinq ans de musique électronique. Plusieurs générations partagent la même piste : de jeunes DJs reconnaissent des morceaux fondateurs de la scène électronique des années 90 et 2000, notamment Laurent Garnier, tandis que des parents redécouvrent les émotions de leurs premières raves aux côtés de leurs enfants.
J'y teste aussi des titres de Motion Mixture.
Le dancefloor me montre ce qui fonctionne et ce qui doit encore évoluer.
Quelques semaines plus tard, l'album est entièrement remasterisé.
À cet instant, je comprends que Motion Mixture n'était pas une destination.
C'était le premier chapitre d'une histoire beaucoup plus personnelle.
Aujourd'hui, mes productions originales poursuivent cette même quête.
Après trente-cinq ans passés à écouter, observer, expérimenter, douter et apprendre, je me sens enfin prêt à partager le fruit de ce voyage.
Rhythm Motion Emotion
Les fondations sur lesquelles je continue de construire tout ce que je crée.